lundi 18 décembre 2006

18 décembre : « Gosses de Tokyo »

(Otona no miru ehon - Umarete wa mita keredo)




Film de Yasujiro Ozu - Japon - 1932
(noir-et-blanc, muet)

Scénario : Akira Fushimi, Geibei Ibushiya (adaptation) sur une idée de Yasujiro Ozu
Direction de la photographie et montage : Hideo Shigehara
Production : Shochiku Films
Interprétation : Tatsuo Saito (Chichi, Yoshi le père), Mitsuko Yoshikawa (Haha, la mère), Tomio Aoki (Keiji, ou Tokkan-Kozou), Hideo Sugawara (Chounan (le fils aîné)), Takeshi Sakamoto (Juuyaku, le directeur), Teruyo Hayami (Fujin), Seiichi Kato (Kodomo), Shoichi Kofujita (Kozou, le livreur), Seiji Nishimura (Sensei, l’instituteur), Zentaro Iijima, Shôtarô Fujimatsu, Masao Hayama


Le Mystère Ozu (revisité) par Eugène Green

Gosses de Tokyo, l’un des tout premiers longs-métrages de Yasujirô Ozu, ressort en salles en France. Un film drôle et tendre qui porte en germe l’œuvre à venir du grand cinéaste japonais, où flotte un insondable mystère.

La scène d’ouverture de Gosses de Tokyo (1932), sans doute le film muet le plus célèbre de Yasujirô Ozu, est révélatrice. Un couple et ses deux enfants s’apprêtent à emménager dans la banlieue de Tokyo lorsque soudain leur voiture s’embourbe. Les aléas de la vie. Certes. Mais cette scène symbolise également ce que le cinéaste n’aura de cesse de développer dans la suite de son oeuvre. Montrer des héros, ou plus justement, des anti-héros, embourbés dans la routine de la vie quotidienne en s’inspirant des Shomin-geki, récits sur la vie simple des Japonais de son temps. Il les met en scène de manière quasi minimaliste, dans un cadre extrêmement perfectionné et avec un minimum de mouvements d’appareils. Il atteint ainsi ce que les analystes de son œuvre considèrent comme le « mystère » Ozu. Cette incroyable habileté à crever la surface des choses pour aller vers un monde souterrain ou au contraire aérien, voire empreint de mystique taoïste. Ce sont « les mondes flottants » d’Ozu, qui capte les moindres oscillations des sentiments humains comme la pierre plate, lancée sur l’eau, dessine des ridules, larges d’abord, puis imperceptibles, presque invisibles. Mais bel et bien présentes.

Il faut donc voir ou revoir Gosses de Tokyo avec cette idée en tête. Une œuvre de jeunesse inspirée du cinéma burlesque américain dont Ozu était un fervent admirateur - situations cocasses, grimaces, bagarres, accumulation et répétitions de gags... -, influencé par les desiterata des studios de cinéma de Tokyo, mais avec déjà un langage et une sensibilité uniques qui font de l’histoire de ces deux gosses en révolte contre leur père un film jubilatoire, un bijou de finesse comique. Les deux gamins de 8 et 10 ans, souffre-douleur d’un chef de bande, décident de faire l’école buissonnière. Vertement réprimandés par leur père, ils s’aperçoivent que celui-ci, simple employé, est obligé de se soumettre à l’autorité de son patron jusqu’à se ridiculiser devant lui. Aussitôt les deux enfants entament une grève de la faim. Car si devenir quelqu’un d’important dans la société, comme le prêche le père, revient à faire des courbettes devant son chef, alors à quoi bon...

Gosses de Tokyo, dont Ozu fera un remake intitulé Bonjour en 1959, ressort dans sa version muette sans accompagnement musical. A l’origine, comme tous les films muets japonais, le film était accompagné par un Benshi, bonimenteur dont la popularité dépassait celle des acteurs de cinéma. Ozu, dont 34 des 50 longs métrages sont muets (malheureusement, la plupart sont désormais invisibles), est cité en modèle par bien des cinéastes, Wim Wenders et Aki Kaurismâki en tête. Mais le réalisateur, qui s’est éteint en 1963 à l’âge de 63 ans, n’a été réellement reconnu en France qu’à la fin des années 1970, après avoir été longtemps éclipsé par Akira Kurosawa, Kenji Mizoguchi ou Mikio Naruse. Et encore, était-ce essentiellement pour les films de la seconde partie de sa carrière, réalisés après la seconde guerre mondiale, bien après l’avènement du parlant et de la couleur (Printemps tardif (1949), Le Voyage à Tokyo (1953), Le Goût du saké (1962)).

samedi 9 décembre 2006

Yasujiro Ozu

[Fiche Ozu du site Image réalisé par le CRAC, scène nationale, avec le soutien du Centre National de la Cinématographie (CNC), consacré aux dispositifs nationaux en direction du jeune public, initiés par le Ministère de la culture et de la communication (CNC, DRAC) avec les Ministères de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des sports, de la Ville et les collectivités territoriales.]


Né le 12 décembre 1903 à Tokyo d’une famille de commerçants (marchand d’engrais), Yasujiro Ozu passe son enfance à Matsusaka, près de la grande ville de Nagoya où il découvre le cinéma à travers les films occidentaux comme Quo Vadis ? (E. Guazzoni, 1912), Civilisation (Thomas Harper Ince, 1916), ou ceux de David Wark Griffith, Chaplin, F. W. Murnau, Josef von Sternberg et surtout Ernst Lubitsch, ainsi que les films d’acteurs et s’actrices comme William S. Hart, Pearl White, Lilian Gish.

Une des premières " stars " du cinéma japonais, Matsunosuke Onoe, déclencha son intérêt pour le cinéma, mais il pouvait à peine se souvenir de trois films japonais à l’âge de vingt ans. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il put voir Citizen Kane (O. Welles), le film qui l’impressionna le plus, Les Raisins de la colère, Stagecoach, Qu’elle était verte ma vallée, La Route du tabac (J. Ford), Rebecca (A. Hitchcock), Le Grand Passage (K. Vidor) et les films de William Wyler qui enthousiasmait alors une part de la critique française. Se justifie ainsi pleinement le jugement du critique américain David Bordwell qui fait d’Ozu « le plus cinéphile des grands cinéastes avant la Nouvelle Vague », alors qu’il est considéré dans son pays comme « le plus japonais des cinéastes japonais ». C’est oublier que Yasujiro Ozu est né dans la trentième année de l’ère Meiji, période d’ouverture et de modernisation du Japon, et que la jeunesse intellectuelle japonaise trouve cette modernité en particulier dans la culture occidentale.

Après avoir échoué à l’examen d’entrée à l’école de commerce de Kobé, Ozu entre en 1923, contre la volonté de son père mais sur la recommandation d’un oncle compréhensif, à la toute jeune compagnie Shochiku à Tokyo. Il choisit de travailler particulièrement avec Tadamoto Ookubo, réalisateur prolifique spécialisé dans les comédies de « non sense » inspirées par le burlesque américain. Nous connaissons peu en France une grande part de l’oeuvre muette d’Ozu, en majeure partie disparue, et négligeons l’aspect burlesque de son cinéma. Burlesque et tragique, dérision et componction, vivacité et hiératisme, trivialité et spiritualité sont toujours pour Ozu les deux faces d’un même phénomène ; et la trivialité, souvent au coeur des situations les plus tragiques.

Ozu débute dans un genre tenu pour plus facile, en 1927, avec un film historique, que la taxinomie du cinéma japonais qualifie de " jidai-geki " (film historique portant sur une période antérieure à l’ère Meiji), Le Sabre de pénitence. Il y rencontre celui qui sera son principal scénariste, Kogo Noda. La section des " jidai-geki " transférée à Kyoto, Ozu préfère rester à Tokyo (et près de sa mère), Il devient un spécialiste du " gendai-geki " (films dont le sujet concerne la période contemporaine), et surtout du " shomin-geki ", mettant en scène le « petit peuple », particulièrement l’univers des employés de bureau.

À partir de ce moment, la vie de Yasojiru Ozu se confond avec son oeuvre. Seule la mort de son père en 1934 semble jouer un rôle affectif, mais celui-ci travailla longtemps dans la lointaine capitale qu’Ozu n’a rejoint qu’en 1923. Il vécut essentiellement auprès de sa mère jusqu’à la mort de celle-ci en 1962. On ne lui connaît aucune relation féminine, malgré une brève liaison avec une geisha et une demande en mariage adressée à une actrice... Il travaillera par ailleurs pratiquement toute sa vie (à l’exception de trois films dans sa dernière période) pour le même studio, l’idée de changer d’employeur ne l’ayant apparemment jamais effleuré. Sa seule caractéristique, d’ailleurs partagée par son scénariste Noda, est un net penchant pour l’alcool. En date du dernier jour d’écriture du scénario de Voyage à Tokyo, son journal porte cette mention : « Terminé. 103 jours ; 43 bouteilles de saké. »

Après avoir été un réalisateur de comédies diverses, surtout burlesques, c’est à la fin des années 20 qu’il peut tourner des films qu’il considère comme plus personnels (J’ai été diplômé, mais... et La Vie d’un employé de bureau), plus proche de ses aspirations et du " shomin-geki ", face sombre de ses comédies antérieures.

La crise économique mondiale lui permet, avec son scénariste Noda, de pousser dans ce sens avec des films tels que Le Choeur de Tokyo (1931) et Gosses de Tokyo (1931), descriptions ironiques de situations pénibles (chômage, soumission au patron). C’est à cette période que se systématise une des caractéristiques stylistiques du cinéma d’Ozu, la position basse de la caméra (« à hauteur de tatami », a-t-on coutume de dire).

Après avoir longtemps résisté au cinéma parlant, Ozu réalise Un fils unique (1936), un de ses films les plus sombres : incompréhension totale entre une mère et son fils. Son oeuvre se teinte de plus en plus de cette tonalité connue dans la tradition culturelle japonaise comme le " mono no aware ", issu du bouddhisme zen, qui signifie à la fois la célébration et le renoncement aux choses du monde, une sorte de sentiment de tristesse sereine. Après un séjour de deux ans à l’armée en Chine, sous l’effet de la censure, Ozu réalise des films conformes à l’idéologie d’unité nationale sans glisser dans la propagande, comme Il était un père. (1942). Après la guerre et six années d’inactivité, c’est, après 1949, avec des films comme Printemps tardif (1949) ou Été précoce (1951) qu’il retrouve sa notoriété et son scénariste Noda. Il devient alors un cinéaste confirmé dans son pays et couvert de prix. Il est en 1959 le premier réalisateur de films à entrer à l’Académie Nationale des Beaux-Arts. Cette situation lui vaut alors d’être considéré par la jeune génération du cinéma japonais comme un cinéaste académique, conformiste et réactionnaire.

Au début de l’année 1963, quelques mois après avoir terminé son cinquante-troisième film, Le Goût du saké, Yasujiro Ozu ressent les premières attaques d’un cancer du poumon qui l’emportera le 12 décembre, jour de son soixantième anniversaire.


[Wikipédia] Sa tombe est gravée du seul caractère 無 « mu » (prononcé mou), un terme philosophique chinois que l'on traduit généralement par "le néant", "le vide".

Attention cependant à ne pas y voir la connotation négative occidentale d'absence, de disparition mais au contraire un sens oriental bien plus positif, qui est l'idée de faire un avec l'univers, de se fondre dans ce qui nous entoure. Difficile en effet d'imaginer un homme si humaniste, si amoureux de la vie portant pour l'éternité un symbole négatif sur sa pierre tombale.

Programme Ozu

Voici le programme, mardi je vous raconterai le peu que je sais de
Yazujiro Ozu (1903-1963).

1932 - Gosses de Tokyo
1932 - Où sont les rèves de jeunesse ?
1933 - Une femme de Tokyo
1934 - Histoires d'herbes flottantes
1942 - Il était un père
1947 - Récit d'un propriétaire
1949 - Printemps tardif
1953 - Le voyage à Tokyo
1957 - Crépuscule à Tokyo
1958 - Fleurs d'équinoxe
1959 - Bonjour
1960 - Fin d'automne
1961 - Dernier caprice
1962 - Le goût du saké