(Chichi ariki)
Film de Yasujiro Ozu - Japon - 1942
(noir-et-blanc)
Scénario : Yasujiro Ozu, Tadao Ikeda, Takao Yanai
Direction de la photographie : Yuuharu Atsuta
Production : Shochiku Films Ltd
Compositeur : Kyoichi Saiki
Interprétation : Chishu Ryu, Shuji Sano, Shin Saburi, Takeshi Sakamoto, Mitsuko Mito, Masayoshi Otsuka, Shinichi Himori, Haruhiko Tsuda
Synopsis
Un enseignant veuf mène une vie modeste avec son fils unique. Lors d'un voyage scolaire, un élève se noie dans un lac. L'enseignant prend la responsabilité de l'accident et démissionne. Il quitte la ville avec son fils pour retrouver leur région natale. Au cours du voyage, le père et son fils vont pêcher à la ligne et c'est le moment que choisit le père pour annoncer à son fils qu'il ira étudier dans un internat et qu'ils vont désormais vivre éloignés l'un de l'autre...


mardi 30 janvier 2007
30 janvier : « Il était un père »
dimanche 28 janvier 2007
Ozu, la compassion contre le moralisme
Bertrand Dicale
[21 juillet 2005]
Le Japon ? Il n'y a pas que ça dans les films d'Ozu. Avec ses intérieurs de bambou et de papier huilé, ses repas aux rites discrets mais inflexibles, ses gestes si facilement énigmatiques, on pourrait les regarder comme des documents bruts, comme une plongée objective dans une réalité sociale et culturelle. D'ailleurs, les personnages ne semblent parfois animés que par un surmoi impérieux, par des conventions et des sacrifices qui font s'effacer tout ce que nous appelons, dans notre Europe, le coeur et même l'âme.
Mais il y a autre chose que le Japon, sa morale et ses normes, même dans Il était un père, film des années 40 inédit en France et présenté pour la première fois cet été, autre chose encore dans chacun des 14 longs-métrages classiques de la rétrospective présentée à partir d'aujourd'hui. Cet autre chose, c'est l'intimité, la familiarité de Yasujiro Ozu avec le drame. Sa génération de Japonais a connu des cataclysmes historiques (sa carrière sera interrompue par plusieurs années à l'armée, jusqu'en 1941, alors que son pays plonge dans une guerre suicidaire), mais ils apparaissent à peine dans ses films.
Ce qui l'intéresse, ce sont les plus intimes, les plus douces, les mieux intentionnées des injustices – celles de la famille, celles de la vertu. Il n'est qu'à observer le regard tendre mais un peu sec de son acteur fétiche, Chishu Ryu, lorsque, dans Il était un père, il refuse avec la plus vive énergie que son fils quitte son poste de professeur dans une petite ville de province pour venir vivre avec lui à Tokyo. Veuf, il est séparé de son fils unique depuis les années de collège de celui-ci, mais peu importe : chacun doit accomplir son devoir, à sa place et dans sa position, malgré l'amour, malgré le manque, malgré l'élan toujours sensible de la liberté. Il est écrit que ce père et ce fils doivent vivre loin de l'autre, avec seulement des souvenirs et des attentions lointaines, et il n'est pas question qu'ils échappent, l'un comme l'autre, à ce devoir-là.
Ce regard de Chishu Ryu dans cette scène d'Il était un père, droit mais sans colère, on le retrouve dans les remontrances finalement indulgentes du vieux père à ses très jeunes enfants dans Bonjour (1959), dans les réflexions du conservateur un peu perdu devant la jeunesse dans Eté précoce (1951)... Une colère éternellement d'un autre temps, mélange d'étonnement et de rigueur, de bienveillance et de moralisme. Les exégètes voient en Chishu Ryu plus qu'un porte-parole d'Ozu dans ses films : il est une manière de porte-âme, un double sans masque. Et c'est lui qui, à l'écran, apparaît à la fois comme un gardien de l'ordre et un coeur doux, comme un pater familias roide dans ses certitudes et un homme toujours un peu perdu devant la vie. Alcoolique infiniment digne dans Le Goût du saké (1962), homme mûr perdu dans les liens emmêlés de sa vie dans Crépuscule à Tokyo (1957), Chishu Ryu ressemble à Yasujiro Ozu, le fils jamais marié qui sera anéanti par la mort de sa mère.
La rétrospective présentée à partir d'aujourd'hui traverse l'oeuvre d'Ozu à travers le prisme des conflits intérieurs, des cas de conscience, des hésitations morales. Et, si les personnages tranchent parfois avec sévérité, ou avec la satisfaction des évidences, ou avec les apparences de la raison, le cinéaste semble toujours dubitatif. Que l'héroïne d'Une femme de Tokyo (1932, muet) se prostitue pour payer les études de son fiancé, que le jeune professeur d'Il était un père (1942) accomplisse avec docilité le désir posthume de son père, que le héros adultère de Printemps précoce (1956) retourne aux voies sages du mariage, Ozu conserve une distance, un doute, une compassion qui détourne de toute intention fabuliste. Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance et un amour de l'homme également infinis. Beaucoup plus loin que le Japon, il montre l'humain.
mardi 23 janvier 2007
23 janvier : « Histoires d'herbes flottantes »
(Ukigusa Monogatari)
Film de Yasujiro Ozu - Japon - 1934
(noir-et-blanc, muet)
Scénario : Yasujiro Ozu (roman), Tadao Ikeda
Direction de la photographie et montage : Hideo Shigehara
Production : Shochiku Films
Interprétation : Takeshi Sakamoto (Kihachi), Chouko Iida (Otsune, Ka-yan), Hideo Mitsui (Shinkichi), Rieko Yagumo (Otaka), Yoshiko Tsubouchi (Otoki), Tomio Aoki (Tomi-boh), Reiko Tani (frère de Tomibo)
Synopsis
Une troupe de théâtre dirigée par Hikachi arrive dans une petite ville. Otaka, l'actuelle maîtresse d'Hikachi, découvre que celui-ci a eu autrefois un fils avec une des habitantes de la ville. Hikachi va rendre visite au jeune homme qui croyait son père mort.
Critique par Dumbledore
Avant qu'Ozu ne réalise un de ses chefs d'œuvres en 1959, à savoir Herbes Flottantes, le réalisateur japonais avait réalisé, un quart de siècle plus tôt une version noir et blanche et muette de cette même histoire : Histoire d'Herbes Flottantes.
L'histoire est celle de Kihachin, un directeur et comédien principal d'une troupe de théâtre itinérant. La troupe se rend dans une petite ville où Kihachin y a ses habitudes même si cela fait 4 ans qu'il n'y ait plus revenu. Il y a en fait une ancienne maîtresse et surtout un fils, Shinkichi, étudiant, qui le prend pour son oncle. Le mauvais temps comme le manque d'envie de repartir permet au père de passer du temps avec ce fils qu'il connaît trop peu. Seulement la jalousie de sa maîtresse actuelle (une comédienne) va rompre totalement l'équilibre pourtant parfait que Kihachin avait su trouvé avec son fils.
Le film est l'un des plus anciens de Ozu. Il possède à la fois des fulgurances, des scènes d'une grande modernité, des moments cinématographiquement passionnants. Mais par d'autres côtés,, le film est encore prisonnier des codes du cinéma japonais "classique" de l'époque dont Ozu ne s'est pas encore affranchi.
C'est le cas par exemple de toutes les scènes ou presque qui tournent autour du décor et des personnages de la troupe de théâtre. On y trouve essentiellement des scènes de comédies, des gags à répétition : que ce soit le comédien-enfant qui fait pipi sur lui, ou bien encore la représentation qui vire au cauchemar ou alors Kihachin qui se fait courser par les enfants du village dès qu'il sort, etc, etc...
Cette partie de l'intrigue et du film s'oppose directement avec une autre partie bien plus passionnante car elle s'intéresse, elle, surtout aux personnages et à leurs relations dans le cadre social de la famille. Il s'agit évidemment des rapports entre la maîtresse, le fils et le directeur de la troupe. Par les thèmes abordés (le père qui doit délaisser le fils pour qu'il puisse bien grandir), par même certaines scènes (celle de la pèche à la ligne dans la rivière où les gestes sont identiques), on retrouve ce que Ozu perfectionnera 8 ans plus tard avec Il était un père. Tout y est déjà présent, encore maladroit, mais bel et bien présent.
Mais le talent d'Ozu est de réussir surtout, via son travail de mise en scène mais également de direction d'acteurs, d'arriver à se défaire d'un sujet qui est finalement du ressort d'un grand mélo pour faire un film sobre, juste et émouvant.
mardi 16 janvier 2007
16 janvier : « Une femme de Tokyo »
(Tokyo no onna)
Film de Yasujiro Ozu - Japon - 1933
(noir-et-blanc, muet)
Scénario : Ernst Schwartz (auteur), Tadao Ikeda, Kôgo Noda
Direction de la photographie et montage : Hideo Shigehara
Production : Shochiku Films
Interprétation : Yoshiko Okada (Chikako), Ureo Egawa (Ryoichi), Kinuyo Tanaka (Harue), Shinyo Nara (Kinoshita), Chishu Ryu (Reporter)
Synopsis
Pour pouvoir payer les études de son frère Ryoichi, Chikako se prostitue dans un bar louche. Quand Ryoichi l'apprend par sa fiancée, Harue, dont le frère est policier, la prise de conscience se transforme en drame.
Critique par Dumbledore
Ce film fait partie des moyens-métrages muets réalisés par Ozu. Ces trois quarts d'heure de film sont consacrés essentiellement à un portrait de femme comme le cinéma japonais en est si friand (et par ailleurs si douer à le faire, cf Mizoguchi)
Cinématographiquement, le film est assez passionnant car on sent sans cesse que le muet est devenu, dans la mise en scène, une restriction. Par exemple, l'utilisation des intertitres reprenant les dialogues sont quelques fois amenés de manière très moderne. Ainsi, l'on peut voit un intertitre arriver avant de voir qui parle, alors qu'on est dans un autre espace, et un autre temps. Nous ne sommes plus dans le souci obsessionnel de la compréhension, mais bel et bien de l'envie de se libérer de cette forme contraignante. Il faut dire que nous sommes ici en 1932 et que le chanteur de jazz a déjà poussé la chansonnette depuis 3 ans !)
Bien sûr le film se situe dans la période pro-occidentale de Ozu. On voit clairement les références au cinéma hollywoodien : on a même un générique (et un long extrait) de film américain en ouverture de scène après un cut violent sur une machine à écrire – c'est osé. Le film : If I had a million, humour et cynisme au vu du sujet du film !! La scène est d'ailleurs sublimement bien conçue surtout dans le cut qui nous fait sortir de l'extrait pour revenir dans la réalité dans ce qu'elle peut avoir de sordide et de terrible.
On retrouve Lubitsch dans des détails comme ces chaussettes mises à sécher en un système ingénieux mais surtout dans un ton global du film.
Ce ton est également intéressant car le film passe de la comédie à la tragédie à mesure que le récit progresse : comment un frère découvre que sa sœur se prostitue pour lui offrir l'argent nécessaire pour qu'il fasse ses études.
Le sujet est au fond assez batard et si l'intérêt du film est de voir ici les premiers balbutiements du cinéastes Ozu, il faut reconnaître qu'on est encore dans le plus pathos des mélodrames que le muet a connu...
samedi 13 janvier 2007
jeudi 11 janvier 2007
Nouvelle année, nouveau blog...
Le blog du cinéma de la gare vient de déménager pour des raisons pratiques. Merci pour votre compréhension.
mardi 9 janvier 2007
9 janvier : « Où sont les rêves de jeunesse »
(Seishun no yume imaizuko)
Film de Yasujiro Ozu - Japon - 1932
(noir-et-blanc, muet)
Scénario : Kôgo Noda
Direction de la photographie et montage : Hideo Shigehara
Production : Shochiku Films
Interprétation : Ureo Egawa (Tetsuo Horino), Kinuyo Tanaka (Shigeko), Tatsuo Saito (Taichiro Saiki), Haruo Takeda (Kenzo Horino), Ryotaro Mizushima (Kanzo), Kenji, Oyama (Kumada), Chishu Ryu (Shimazaki), Takeshi Sakamoto, Chouko Iida (mère de Saiki), Ayako Katsuragi (Mrs. Yamamura), Satoko Date (fille riche), Kaoru Futaba (Nanny)
Synopsis
Tetsuo, riche étudiant, passe sa vie avec ses trois amis et Oshige, la fiancée de l'un d'eux. A la mort de son père, il hérite de l'entreprise familiale et embauche ses trois amis. Tetsuo espère garder les mêmes rapports avec eux, mais les trois garçons ne le voient plus que comme leur patron.
Critique par Jean Dorel
Où sont les rêves de jeunesse a été tourné alors que Ozu n'avait pas encore 29 ans. Film de jeunesse sur la jeunesse, sorti au Japon moins de six mois après Gosses de Tokyo, il pourrait être qualifié de teen-movie si l'on osait. Pour apprécier Où sont les rêves de jeunesse, il faut oublier tout ce que l'on savait déjà sur le style de Ozu sur lequel d'éminents spécialistes ont glosés depuis des décennies. Pas de plan qui dure trop longtemps, pas de discussions interminables. Ce Ozu est vif comme un gamin et drôle comme tout. Car oui, Ozu a fait des comédies et qui plus est des comédies hilarantes. Certes le film est muet et n'est même pas sonorisé, et cela ne gâchera pas le plaisir du spectateur.
Tetsuo est un jeune étudiant. Il a trois amis cancres avec qui il passe le plus clair de son temps, surtout après les cours où tous vont boire des coups au bar du coin tenu par la charmante Oshige. Tetsuo vient d'une famille très aisée. Son paternel est chef d'entreprise. La tradition étant ce qu'elle était, un fils de bonne famille doit se marier avec une jeune fille de bonne famille itou. Mais Tetsuo ne pense à pas ça. Et avec la complicité de son père feint d'être un garçon insupportable devant les jeunes filles que lui propose sa mère. Cancres ils le sont et, comme les sous-doués du film, ils inventent des méthodes pour réussir les examens sans trop se fatiguer. Seulement voilà, le père de Tetsuo meurt et le jeune homme doit reprendre l'entreprise familiale. Généreux, ils décide d'embaucher ses amis moins infortunés et va même jusqu'à leur donner les réponses de l'examen d'aptitudes pour avoir les emplois convoités. Tetsuo est tombé amoureux de Oshige, mais elle lui préfère Saiki, un des trois amis. La jalousie s'installe entre eux.
Où sont les rêves de jeunesse comme son titre l'indique bien est un film sur le passage de l'adolescence à l'âge adulte : le travail et les amours sont les moteurs du récit. A partir du moment où les trois amis de Tetsuo sont embauchés dans l'entreprise, leur comportement commence à changer. L'ami est désormais le patron, patron qu'il faut respecter. Saiki, qui souhaite se marier avec Oshige, décide même de renoncer à son amoureuse quand il apprend que Tetsuo la convoite. Ce dernier est resté avec le même état d'esprit et pensait avoir gardé ses amis tels quels. Mais il n'en est rien. Il faudra qu'il se batte littéralement pour rétablir la situation. Où sont les rêves de jeunesse est un film sur les rapports entre les classes sociales dans la société japonaise des années 1930. Cela n'est pas a priori le plus étonnant chez Ozu, plusieurs de ses films évoquent les rapports entre le patronat et les ouvriers.
Ce qui frappe le plus dans Où sont les rêves de jeunesse est la facilité avec laquelle Ozu arrive à faire rire, notamment dans la première moitié du film. De nombreux gags, émaillent le film : deux étudiants jouent aux shogi, sorte de jeu de dames, dans le café puis sans faire attention aux autres continuent leur partie debout dans la rue, en tenant le damier, puis dans la salle de classe, devant les yeux éberlués du professeur. Et Ozu ajoute un troisième larron à la partie, le gardien de l'école, qui observe le jeu et s'incruste avec les étudiants. Autre morceau comique : la scène où Tetsuo fait les pires horreurs à la jeune ex-future fiancée, comme utiliser sa douce main pour éteindre une cigarette.
Film muet, Où sont les rêves de jeunesse l'est. Mais en le voyant, on a l'impression qu'Ozu avait prévu des gags sonores. Le film commence avec la répétition d'une parade où le spectateur est obligé d'imaginer le son des instruments qui rythment les danses des étudiants. Plus tard, le concierge provoque avec une cloche des quiproquos qui auraient encore mieux fonctionnés avec le son. S'étant sans doute rendu compte qu'il ne pourrait pas sonoriser son film, les gags sonores disparaissent au fur et à mesure du film.
Autre chose très surprenante aussi chez Ozu et qui met à mort les clichés répandus sur son cinéma, ce sont les travellings très nombreux qui parcourent le film. Et cela dès le premier plan où un travelling latéral droit nous fait découvrir tous les étudiants. Où sont les rêves de jeunesse regorge d'inserts, de gros plan et est très découpé, contrairement à ses films les plus connus cités plus haut.
Où sont les rêves de jeunesse est une photographie sur le Japon des années 1930, mais on le sait, Ozu était passionné de cinéma américain. Ainsi, le bar de Oshige s'appelle le Blue Hawai. On trouve dans ce bar une affiche du film de John Hughes Les Anges de l'enfer. Dans la chambre de Oshige on peut apercevoir l'affiche de Million dollar legs, comédie américaine qui justement parle des rapports entre un ouvrier et son patron. Et sur la porte du bureau de l'entreprise de Tetsuo est inscrit Private. D'ailleurs Ozu tournera l'année suivante Femmes et voyous comme si l'action se déroulait aux Etats-Unis. Et d'une certaine manière, cette occidentalisation permet d'universaliser son propos.
Où sont les rêves de jeunesse n'est pas atypique dans la filmographie de Ozu. L'homme avait déjà tourné des teen-movies (Jours de jeunesse en 1929). Ce film peut être un moyen idéal pour découvrir, et comprendre, son travail ultérieur.
