Ozu × 36 = l'intégrale !
Maison de la culture du Japon, 101 bis, quai Branly, Paris-15e. Tél. : 01-44-37-95-00. Jusqu'au 24 mars.
Deux ciné-concerts : Choeur de Tokyo, le 27 février, à 20 heures ; Gosses de Tokyo, le 28 février à 20 h 30. Réservation au 01-44-37-95-95
Rétrospective : redécouvrir l'oeuvre de Yasujiro Ozu
Le Monde du 13 février 2007
La Maison de la culture du Japon à Paris, qui fait un remarquable travail de divulgation de son patrimoine cinématographique, fête son dixième anniversaire avec Yasujiro Ozu, dont l'intégralité de l'oeuvre est présentée. D'un cinéaste de cette portée, il semble que tout ait été dit, et parfois son contraire.
Qu'il fut le plus japonais des cinéastes, et le moins japonais. Que son oeuvre se caractérise par une extrême sobriété à condition d'en excepter l'héritage burlesque des débuts. Qu'il s'est désintéressé de la politique au profit de mélodrames familiaux, mais qu'il a su saisir comme peu d'autres les profondes mutations de la société japonaise durant trois décennies.
Qu'importe. Ozu est un génie qui dépasse les frontières de l'espace et du temps, un monument d'émotion dans la retenue, un géant dans l'art de la tenue et de la justesse. Les 36 longs métrages préservés qui nous restent de lui - de Jours de jeunesse (1929) jusqu'au Goût du saké (1962) - en témoignent.
La marque du temps qui passe, l'ambivalence des liens familiaux, le sacrifice de soi, la transmission des sentiments et des valeurs, tels sont quelques grands motifs du cinéma d'Ozu, qui va les décliner jusqu'aux chefs-d'oeuvre des années 1950 (Printemps tardif, Voyage à Tokyo, Le Goût du riz au thé vert...) avec une simplicité aussi cruelle que bouleversante, un humanisme d'autant plus éblouissant qu'il est averti du néant de la condition humaine.
Dans le milieu étudiant
"Rien" n'est pas pour rien l'épitaphe qui orne la tombe de ce cinéaste qui aimait à se définir comme un simple "marchand de tofu". Mais Ozu, là comme ailleurs, défie les interprétations trop univoques : Gosses de Tokyo (1939) tout comme Bonjour (1959), son remake en couleurs, attestent de la prodigieuse vitalité et de l'immense drôlerie que savait prodiguer Ozu à ses personnages comme à ses spectateurs.
Outre la redécouverte de ces classiques, l'un des intérêts de cette programmation consiste à présenter des oeuvres beaucoup plus rares, réalisées durant la période muette. Influencés par le burlesque américain, Jours de jeunesse (1929), J'ai été recalé mais (1930) ou La Femme et la barbe (1931) sont des films qui ont tous pour cadre le milieu étudiant et qui révèlent une facette inédite du cinéaste. Même s'ils ne sont pas au niveau des chefs-d'oeuvre de la maturité.
Signalons enfin la riche parution de DVD avec le bouleversant Voyage à Tokyo (1953), récit de deux parents âgés venus de la campagne, qui rendent visite à leurs enfants en ville. Le même éditeur fait paraître un coffret regroupant six films de l'auteur (depuis Choeur de Tokyo en 1931 jusqu'à Printemps précoce en 1956), ainsi qu'en supplément un documentaire sur le cinéaste signé en 1983 par Kazuo Inoué, qui
regorge d'informations.
Ozoom
Par Basile Doganis
Libération du vendredi 16 février 2007
L'intégrale de Yasujiro Ozu à Paris permet de contester le cliché d'un cinéaste ascétique pour redécouvrir une oeuvre effervescente, radicale et libre.
Basile Doganis est l'auteur du Silence dans le cinéma d'Ozu.
Polyphonie des sens et du sens, L'Harmattan, 2005.
Le cinéma de Yasujiro Ozu, actuellement à l'honneur à la Maison de la culture du Japon à Paris, aura fait couler bien de l'encre, inspiré bien des cinéastes, au Japon ou ailleurs. Un air de mystère plane autour de ces films et de leur auteur, qui aura fait dire toute chose et son contraire à leur égard. A l'étranger, Ozu sera «découvert» relativement tôt par la critique américaine et Donald Richie, notamment, qui en donnera d'abord l'image d'un réalisateur «typiquement japonais», puis par la critique européenne et française, qui, sous l'influence des Cahiers du cinéma, tentera de cerner avant tout sa spécificité d'«auteur».
Aujourd'hui, près de quarante-cinq ans après sa mort (1963), sous l'impulsion de critiques comme Shigehiko Hasumi ou de cinéastes comme Kiju Yoshida, l'originalité d'Ozu transparaît suffisamment pour empêcher qu'on l'enferme dans une catégorie toute faite, qu'il s'agisse de celle de son appartenance culturelle, ou de l'esthétique prétendument formaliste voire rigide qui caractériserait (la dernière partie de) son oeuvre.
A l'occasion du symposium international qui s'est tenu à Tokyo en décembre 2003 pour célébrer le centenaire de sa naissance (12 décembre 1903), réalisateurs et critiques du monde entier ont bien montré la vitalité de l'oeuvre d'Ozu pour le cinéma contemporain. On connaît l'hommage de Wim Wenders (Tôkyô-ga) ou celui, plus récent, de Hou Hsiao-Hsien (Café Lumière), mais on ignore souvent l'importance décisive de son oeuvre chez des cinéastes aussi divers qu'Abbas Kiarostami, Manoel De Oliveira, Shinji Aoyama, Kiyoshi Kurosawa, ou encore Pedro Costa. Ce dernier, pour en finir avec l'image réductrice d'un Ozu conservateur, voire académique, a eu l'audace de le qualifier de «révolutionnaire», et même de cinéaste «punk», capable de nourrir jusqu'aux plus radicales aspirations, tout en conservant une tendresse maternelle et un coeur d'enfant dans la contestation.
De fait, ce portrait complète l'impression consensuelle et souvent superficielle du goût pour l'ordre et le contrôle attribués parfois à Ozu. Car, sous la maîtrise technique et artistique indéniable de son cinéma, couvent des forces anarchiques, un chaos grouillant de possibles et même une forme d'ivresse. Sa vie, telle que ses Carnets (1933-1963) la dépeignent, comporte cette même ambivalence fondamentale entre mesure et démesure. Une vie «paisible», en apparence, qui, si l'on en excepte les mobilisations marquantes en Chine (1937-39) puis à Singapour (1943-46), semble se résumer à un quotidien banal de célibataire, fils dévoué et ami fidèle, se consacrant au travail, aux lectures, au théâtre et au cinéma.
Mais une vie aussi faite d'excès, surtout d'alcool. Vendredi 22 octobre 1954, journée ordinaire : «Sieste toute la journée. Gueule de bois : persistants effets de l'alcool bu hier.» L'alcool accompagne le cinéaste à chaque instant de sa vie : «On a fêté le scénario au brandy : j'étais ivre mort» (24 juin 1955) ; «Tout le monde était ivre. Moi y compris, d'autant que j'avais déjà la gueule de bois !» (31 janvier 1963). Cette ébriété quasi permanente jette une ombre sur l'ordre et la modération apparents de la vie et de l'oeuvre d'Ozu, en révèle une dimension dionysiaque rarement prise en considération. «Quand l'ivresse vous pousse à certains désordres, comment s'en défendre !» (8 octobre 1935).
Ce qui est tenu pour de la modération (voire de l'ascétisme !) revêt alors un caractère bien particulier. Ce n'est pas par manque, ou au nom d'un quelconque minimalisme, mais bien pour apprivoiser une démesure, qu'Ozu s'efforce de trouver, dans sa vie et son oeuvre, des dispositifs de régulation et de condensation. Il est frappant de voir à quel point cet homme «paisible» et serein aura eu besoin de lutter contre l'excès : «Boire modérément ! Ni trop travailler ! Ni trop faire la sieste ! Pense qu'il te reste peu de temps à vivre !» (3 janvier 1959); «Ni trop boire ! Ni trop travailler ! Ton temps est compté, n'oublie pas ! Boire équivaut à un lent suicide» (1er janvier 1961).
Dans son oeuvre, tous les éléments décrits négativement, en termes d'«absence» (de mouvements de caméra, d'intrigues, de variété dans les sujets) peuvent également être interprétés positivement, selon cette perspective du trop-plein. Il suffit d'observer la surcharge presque étouffante et la sophistication de ce que l'on a tendance à appeler, chez Ozu, des «plans vides», pour saisir l'ampleur du malentendu. Ses silences sont saturés de sens, d'émotions, d'ambiguïté, de sensations ¬ et parviennent en même temps à conserver leur simplicité radicale. Comme si Ozu recherchait le point, l'angle à partir duquel chaque chose et chaque être pourraient acquérir leur degré ultime de tension, de condensation et de jeu polyphonique avec le reste du monde dans son infinie variété.
Ce qui frappe, chez «celui qui ne s'est pas réveillé de ses rêves de jeunesse» (comme Ozu se désignait parfois, en référence à un poème de Shuki), c'est, dans sa vie comme dans son oeuvre, sa radicale liberté. Ozu ne s'enferme dans aucun préjugé, ni dans les valeurs dominantes, ni dans leur contestation univoque ; et, lorsqu'il s'approprie ou rejette une position, c'est toujours avec une légèreté ironique, fluide.
Ce qui, chez lui, paraît stable et régulier, cache une grande effervescence, une grande tension qu'il s'efforcera de reproduire par la densité et la sophistication de ses cadrages radicaux, de sa direction d'acteurs, de ses raccords dissonants. Ce faisant, il parviendra à conférer à ses personnages une même liberté radicale, affranchie des exigences du mélodrame, ou des péripéties du film d'action. Des personnages insaisissables, peu «réalistes» parfois, mais infiniment vivants et présents, jusqu'à en devenir obsédants.
Ce sont toutes ces dimensions, tous ces paradoxes que recèle le cinéma d'Ozu, et que permet d'apprécier pleinement la rétrospective de l'intégralité de ses 36 films conservés à la Maison de la culture du Japon.
Séance de rattrapage en DVD
Par Samuel Douhaire
Libération du vendredi 16 février 2007
Les cinéphiles de province, privés de l'intégrale Ozu en salles, pourront se consoler avec le DVD. Après avoir édité sept films du maître japonais l'été dernier, Carlotta Films publie aujourd'hui son titre le plus célèbre, Voyage à Tokyo (1953), en DVD unitaire et, surtout, un coffret de cinq longs métrages en noir et blanc. Du muet Choeur de Tokyo (1931), chronique sociale proche du documentaire, à Printemps précoce (1956), mélo familial particulièrement sombre, se contemple l'évolution esthétique d'Ozu, qui passe d'un style, sous influence hollywoodienne, riche en mouvements d'appareil, à une mise en scène de plus en plus épurée (la fameuse caméra fixe à hauteur de tatami).
Les bonus sont du même niveau, avec, entre autres perles, le documentaire J'ai vécu, mais..., formidable portrait biographique d'Ozu daté de 1983, où son chef opérateur fétiche, Yuharu Atsuta, compose de somptueux plans de ville et de nature à la manière du cinéaste.
samedi 17 février 2007
Rétrospective Yasujiro Ozu à la Maison de la culture du Japon
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